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Les enfants de la Pérestroika / Episode 3 : Dale DeSharone et Igor Razboff, un pont entre l'Est et L'Ouest

Par Reggio 03/10/2021 0 commentaire


titre Première partie : La fin d'une époque

Au début des années 1990, l'U.R.S.S. s'effondre un certain 25 décembre 1991. Sur toutes les chaînes de télé du monde apparaît le visage assombri de Mikhail Gorbatchev, annonçant au cours d'une allocution de douze minutes sa démission à cause de l'éclatement de la fédération. Mesurant l'inquiétude devant un monde qui fout le camp et l'espoir d'un monde nouveau à construire, ce visage meurtri et fatigué annonçait les bouleversements économiques, sociaux et géopolitiques du chantier qui s'ouvrait. Le XXème siècle avait finalement débuté en 1917 avec la Révolution Bolchévique et s'achevait par l'agonie de l'ours soviétique en cette fin d'année 1991. C'était il y a tout juste trente ans..

La Perestroika, initiée justement par le même Gorbatchev au milieu des années 1980, avait encouragé le départ de milliers de cerveaux en direction de l'Occident, a l'instar d'Igor Razboff, diplômé d'ingénierie et de mathématiques à l'Université de Leningrad (Saint-Petersbourg aujourd'hui), qui avait plié bagage dès 1982, à la mort de Brejnev, pour chercher du travail aux Etats-Unis.

Dans les news d'avril et de mai nous avions évoqué l'engouement suscité par ces temps pionniers, pour notamment le secteur de l'informatique dans la Russie de Gorbatchev : C'était le temps du Système D, du piratage de masse, des jeux programmés sur calculatrice MK-52, et cette industrie balbutiante du jeu vidéo passait de la gestion d'Etat à celle de l'entreprenariat. 

Mais la fin de l'U.R.S.S. c'est surtout, à partir de la Noël 1991, la création de quinze Etats et de milliers de kilomètres de frontières davantage vouées à s'ouvrir qu'à se refermer. Et la mondialisation vint frapper à la porte du Kazakhstan, de la Biélorussie ou de l'Ukraine. Et à celle de la Russie évidemment !

Ainsi, après le temps de la fuite des cerveaux, après le temps de l'escape brain vint le temps du Back to the USSR, à l'aune du libéralisme sauvage que prônait Boris Eltsine. L'espérance en des "lendemains qui chantent", comme un relent de chant des partisans revisité à l'envers.

Et dans le Maryland où Igor Razboff s'était réfugié, l'air du pays ne tarda plus à lui manquer. En 1992, Igor rentrait à Saint-Petersbourg, poussé par son associé Dale DeSharone à implanter une filiale de leur studio de développement. Tel un pionnier, Igor Razboff venait recruter les meilleurs talents pour des salaires modiques. L'industrie vidéoludique balbutiante allait devenir une mine d'or à ciel ouvert, un Klondike de l'Est qui devait faire entrer la Russie dans la cour des Grands.


Igor Razboff, pionnier de l'industrie vidéoludique en Russie


titre Deuxième partie : Animation Magic, le cheval de Troie de l'Amérique

Dale DeSharone, c'est un ingénieur qui travaillait à Boston dans une entreprise dédiée à l'électronique : Spinnaker Software. Un contrat reliait Spinnaker avec le géant néerlandais Philips, stipulant que la société de Boston devait développer des jeux pour la console multimédia mise au point par Philips, le CD-i.



Le retard pris dans le développement du hardware a été fatal, avec une technologie du Compact Disc qui finit par arriver chez Macintosh puis les PC au début de la décennie des années 90. Entre temps, le responsable de Spinnaker Software s'était suicidé, laissant Dale DeSharone aux commandes d'une société qui avait négocié un contrat avec Philips mais sans lui.

Dale DeSharone, génie mésestimé, mort en 2008.

Lorsque Dale a terminé le développement des jeux, Philips et Nintendo ont conclu un nouvel accord avec Dale DeSharone pour créer cinq jeux du catalogue de Nintendo, notamment un jeu avec Zelda. Dale a reçu une enveloppe de 600 000 dollars par jeu, et le carnet de commandes stipulait que les jeux devaient être en full motion, avec force animations et sprites, ce qui nécessitait des dépenses colossales qui allaient crever le plafond du budget.

Dale a donc quitté ses collaborateurs de Spinnaker Software pour créer un studio dédié à cet accord : Animation Magic. Ayant entendu parler de la compétence d'un certain Igor Razbov (américanisé en Razboff), dont le talent faisait les beaux jours de la société Computer Vision, Dale l'a embauché, avec une mission particulière : retourner en Russie, prendre la tête de la filiale russe d'Animation Magic, et recruter les meilleurs infographistes et programmeurs de Saint-Petersbourg pour honorer le contrat avec Philips et Nintendo, et sans dépasser les plafonds. En 1992, Animation Magic devenait une société bicéphale avec un siège américain et un siège russe, comme un pied-de-nez à feue la guerre froide (arf le jeu de mot ^^).

Igor ne tarde pas à recruter une équipe resserrée de six animateurs 2D, habitués à faire de l'animation pour les studios de cinéma ou de télévision, et sous la houlette d'Anatoli Chadrine, partent se former aux Etats-Unis, sous l'autorité de Dale DeSharone, à la technologie du CD-i et de l'animation informatisée. En deux ans, 90 collaborateurs russes sont formés aux technologies nouvelles, et les jeux «Link : The Faces of Evil» et «Zelda : The Wand of Gamelon» donnent au CD-i ses plus belles couleurs, avec des cinématiques qui totalisent plus de dix minutes d'animation pour chaque jeu ! La coopération russo-américaine pouvait viser plus haut ! Un dernier titre oubliable en 1994, encore pour le CD-i, redonne de l'indépendance à Animation Magic. Son âge d'or se fera sous la direction du vieil ami d'enfance de Igor Razboff : Boris Bigulaev. Tout en siégeant au conseil d'administration d'Animation Magic, Razboff dirige la compagnie dédiée à l'édition, avec ses sièges sociaux à Bethesda (Etats-Unis) et Saint-Pétersbourg : Capitol Multimedia.

titre Troisième partie : Animation Magic à son apogée

L'indépendance d'Animation Magic n'aura duré que quelques mois. Boris Bigulaev a assez vite fait remarquer que la liberté créative s'accommodait mal du manque de capitaux. Certes, le siège social américain accordait les liquidités nécessaires au développement (programmation, animation, débogage) mais une société d'édition solide était fondamentale.

Capitol Multimedia devait assurer ce rôle de courroie de transmission financière, ouvrant la voie à une dizaine de titres orientés vers les juniors et les pré-adolescents, comme «Dragor le dragon» ou la série JumpStart.

Alors que Bigulaev mène la société au rythme cadencé et martial du libéralisme sauvage, Larisa Shabasheva dirige les relations humaines d'une société qui dépasse les 130 collaborateurs en Russie, et qui se lance dans une école de formation à l'animation, une sorte de Russian Touch confiée à Aleksander Makarov.

Mais le vent tourne, et c'est la mauvaise santé de Capitol Multimedia qui va affecter le fonctionnement d'Animation Magic. Capitol a conclu un accord avec Blizzard en 1996, afin de développer un jeu d'aventure dans l'univers de Warcraft. Deux années de développement monopolisent une quarantaine de collaborateurs qui s'épuisent en heures supplémentaires non payées, jusqu'à ce qu'en 1998, Blizzard décide d'annuler ce projet qui risque de ne pas être rentable avec les frais d'édition, de localisation et de distribution. Animation Magic ne s'en remettra pas.

Les collaborateurs garderont une copie jouable du jeu, qui est sorti de l'anonymat au milieu des années 2010, et que nous vous proposons sur Abandonware France. Et pour essayer de rebondir, la société de Bigulaev se lance dans une coopération effrénée avec Papyrus, pour développer pas moins de six titres de Nascar. Mais Capitol erre de rachat en rachat et finit par tomber dans l'escarcelle de Vivendi. Jean-Marie 6M (Jean-Marie Messier moi-même maître du monde ndlr) restructure les actifs et ferme Animation Magic sans préavis.

Entre temps, AMI avait ouvert une filiale à Kiev (KAMI, Kiev Animation Magic Inc.) qui devait subsister quelques années sous le nom de Boston Animation, avec une structure bicéphale américano-russe.

Les anciens d'Animation Magic ont essaimé dans les studios russes qui, dans les années 2000, apportent un savoir-faire désormais reconnu à l'international. Dale DeSharone a poursuivi son engagement chez Boston Animation jusqu'à sa mort, qui a également sonné comme la fin de ce studio. Boris Bigulaev et Igor Razboff ont quitté le secteur du jeu vidéo, et ont su se reconvertir dans l'industrie de pointe en Floride.

En définitive, on ne saura jamais à quel point la Perestroika aura été le détonateur de la vague russe dans l'innovation vidéoludique, de «Tetris» à «Il-2-Sturmovik». Gorbatchev mériterait ses crédits de jeux chez Mobygames, n'est-il pas ?


Pour prolonger la lecture de cet article, plusieurs fiches de compagnies ont été rédigées :

 


On se retrouve le mois prochain. Prenez soin de vous.
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